• Le sapin du Jura ou sapin argenté a des allures de moine, avec sa capuche vert sombre que l'hiver emmitoufle de neige.

    Un jour, un alchimiste au chapeau pointu s'installe dans une grotte de la forêt. Il dispose ses étagères, ses grimoires, ses alambics et son athanor (un four). Il cherche des minerais : le fer, le plomb, le mercure, le cuivre...

    Il les malaxe dans l'acide et l'alcali, les dilue dans la rosée des alchémilles, des herbes dont les feuilles en éventail perlent de gouttes d'eau si pure qu'elle permet de fabriquer la pierre philosophale.

    Le savant passe des nuits, des jours, des années à cettte tâche obsédante, convaincu qu'il réussira le Grand Oeuvre et changera le plomb en or. En vain.

    Un soir, un inquiétant personnage apparaît dans la brume. Il a des sabots, une barbe de bouc, des cornes et l'haleine fumante. Le diable, bien sûr.

    "Je vais, dit Satan à l'alchimiste, te révéler l'ultime secret de la pierre philosophale. Tes recherches t'ont conduit tout près. Ajoute à ta dernière préparation un bol de sang de vierge : tu deviendras la créature la plus puissante du monde et tu vivras très vieux. Mais, quand tu mourras, je prendrai ton âme !"

    L'alchimiste tremble mais le désire de puissance et la soif de longévité l'emportent. Une bergère cherche sa brebis perdue dans la forêt. Le savant, devenu fou, la capture, l'immole et verse son sang dans un récipient et le fait chauffer. Le liquide bouillonne et fume. L'alchimiste le boit. Il gargouille, bave, gonfle. Sa peau verdit. Son corps grandit et grandit encore en forme de pointe. 

    Il devient la créature la plus puissante du monde, en effet, et il vivra très vieux : il est métamorphosé en sapin !

    Les gouttes de résine jaune-rouge qui perlent sur son écorce ne sont autres que les larmes du damné, mêlées au sang de l'innocence.

    balade_sapins


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  • En Champagne, dans le parc régional de la Montagne de Reims, la forêt de Verzy, la forêt du fantasme et du bizarre. Les "faux" ou "hêtres" ont plusieurs noms : le Parapluie, la Biche, le Bûcheron, la Mariée, le Sanglier, la Tête de Boeuf, le Corbeau, le Lion...

    D'ordinaire, le hêtre a le tronc fier et droit et culmine à 30 ou 40 mètres. 

    Les hêtres seraient nés de la malédiction qui frappe un moine de Reims, lequel cède à la tentation de la chair. Ce dernier aurait serré dans ses bras une jeune fille désirable mais, en fait, il a étreint un démon femelle. 

    Celle-ci met au monde des diablotins, disgraciés, lesquels, devenus hêtres de Verzy, se contorsionnent encore dans la forêt.

    La science essaye d'expliquer les anomalies végétales de ces arbres.

    En réalité, les hêtres de Verzy sont des mutants. Des aberrations génétiques. 

    Il était une fois, dans un hameau de montagne de Reims, un jeune menuisier laid, bancale et rachitique. Il s'appelle Etienne. Il est amoureux de Nicolette, qui est fine, souple, harmonieuse, jolie. Nicolette ignore Etienne : elle lui préfère un concurrent droit, beau et riche.

    Etienne décide de recourir aux grands moyens : la magie noire. Il s'enfonce dans la forêt de Verzy qui, à l'époque, ne se compose que de grands hêtres au tronc droit.  Une sorcière le fait entrer dans sa masure. Elle est entourée de pots d'onguents, de philtres et de poudres incantatoires.

    "Je veux perdre ma bosse, détordre mes jambes, redresser mon dos et devenir aussi fier qu'un hêtre de futaie !" dit Etienne.

    - "C'est possible" assure la sorcière.  "Il faut, pour cela, que je te casse en mille morceaux ; et que je te cuise avec divers ingrédients dans ma marmite, sur un feu de bois de hêtre".

    -  "Je suis prêt !" répond le jeune homme.

    La sorcière le débite en pièces et le fait cuire dans sa marmite, sur un feu de bois de hêtre. Elle ajoute au mélange divers élixirs dans lesquels entrent l'urine de jument, le venin d'un crapaud et la bave de limace noire. Elle prononce les formules appropriées. 

    Etienne reprend vie et jaillit du récipient, le corps droit comme un "i".

    Nicolette se jette dans ses bras. Hélas, les enfants qu'elle met au monde sont aussi laids, biscornus, cagneux et difformes que leur père.  Ainsi, l'hérédité résiste à la magie noire.

    Le couple, consterné, abandonne les enfants dans la forêt où, incapables de marcher, épuisés, ils s'arrêtent et prennent racine et deviennent les faux de Verzy.

    ARBRE


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  • Non loin de Mortagne-au-Perche, en pleine forêt, se dresse un calvaire, au carrefour de plusieurs chemins creux. On l'appelle "le calvaire des Trois-Croix". 

    Le monument a l'air solide, mais cela n'a pas toujours été le cas. Les croix, dressées sur un socle fait du plus fin et du plus velouté des schistes, se descellaient et menaçaient de s'écrouler.

    Un soir, le seigneur du château de Mortagne-au-Perche, nommé Bothon, passe à cheval devant les Trois-Croix. Il a avec lui son écuyer et son jeune page. Le maître est à la fois faible et vaniteux. L'écuyer, nommé Argal, le flatte, l'embrouille et donc le domine.

    "Maître, dit Agal : nous avons besoin de pierre de qualité pour la statue en pied que j'ai commandée, dont vous serez le modèle et qui fera votre gloire. Le socle de ce calvaire est superbe : prenons-le !" 

    - "Dieu vous garde !" s'écrie le page. "Ce serait un sacrilège !"

    Le seigneur et l'écuyer éclatent de rire. Le lendemain, des ouvriers brisent les trois croix et emportent sur une charrette le socle de schiste, dont le lustre semble si parfait qu'il en devient irréel et presque inquiétant. 

    Un coup de vent furieux, suivi d'éclairs et de craquements de tonnerre apparaissent. On présente la pierre à l'homme chargé de sculpter la statue du seigneur. A peine l'artiste a-t-il donné un coup de ciseau, qu'Argal se sent broyé par une affreuse douleur à la poitrine. Il essaie de rire mais son esclaffement s'étouffe dans ses poumons. Il tombe, les yeux révulsés, la bave aux lèvres.

    Un abîme s'ouvre sous son corps. On distingue, au fond du précipice où il s'enfonce, les flammes de l'enfer. 

    Le seigneur Bothon se sent mal à son tour. Il fait appeler un prêtre. Il a le temps de se confesser : les supplices infernaux lui seront épargnés mais un long purgatoire l'attend.

    La punition divine s'est abatue. Le jeune page convainc les gens du château de remettre la pierre sur le calvaire, et de dresser à nouveau les croix de Jésus et des larrons. Celles qu'on salue encore aujourd'hui.

    Le lourd socle de schiste oscille comme si, sous terre, quelqu'un voulait le soulever pour s'extirper du monde inférieur. Le curé de la paroisse enseigne que c'est l'âme du méchant écuyer qui tente de sortir de l'enfer en ébranlant le calvaire où le sacilège fut commis.

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